Réalisée par des chercheurs strasbourgeois, qui étudient le grand hamster depuis 2013, une étude parue récemment vient éclairer l’impact des monocultures sur ce rongeur autrefois commun en plaine d’Alsace. La faible diversité alimentaire dont il dispose pèse non seulement sur son taux de reproduction mais aussi sur sa physionomie.
La plaine alsacienne est terre de cocagne. Les choux assurément les plus gros d’Europe, les maïs les plus hauts, les betteraves les plus dodues, les asperges les plus pointues et on en passe. Mais si la terre est riche, elle ne le rend pas à tout le monde. Pas à tous les agriculteurs pour commencer. Et surtout pas à ce rongeur qui faisait partie des meubles jusque dans les années 1970 avant d’être réduit au statut d’espèce en danger critique d’extinction : le grand hamster d’Alsace.
Mammifère iconique de la plaine d’Alsace, la “marmotte de Strasbourg” ne survit plus que parce que des associations font des lâchers réguliers, 200 agriculteurs adaptent leurs cultures à ses exigences et des chercheurs approfondissent les causes de sa disparition, étroitement associées au développement de l’agriculture intensive. En 2025, 557 terriers avaient été recensés sur 3 250 hectares de cultures favorables.
« Carencées, les femelles mangent leurs petits »
Une équipe de chercheurs du CNRS à l’institut pluridisciplinaire Hubert Curien (IPHC) a publié il y a quelques mois dans la revue Royal Society Open Science une étude portant sur l’une de ces causes, dans la continuité du suivi du grand hamster qu’ils effectuent depuis 2013, contribuant ainsi à assurer sa préservation. Ils se sont notamment penchés sur les carences de son alimentation, qui entraînent une dégradation de sa condition corporelle et une chute des taux de reproduction.
« En 2016, nous avons démontré que ces dégradations sont dues à des carences en protéines et en vitamines B3, présente Caroline Habold, directrice de recherches à l’IPHC. Si les femelles sont carencées en vitamines, par exemple, elles mangent leurs portées. » Difficile, dans ces conditions, de regagner du terrain, dans la plaine. En cause : les monocultures qui appauvrissent son régime alimentaire.
Les chercheurs strasbourgeois ont étudié les effets de trois mélanges de cultures susceptibles de limiter leurs carences. Des cultures compatibles avec les pratiques agricoles actuelles, du moins celles portées par les agriculteurs soucieux de préserver ce rongeur, comme la bande refuge de six mètres de large tous les 70 mètres, avec une couverture permanente. « Nous travaillons avec la chambre d’agriculture et les agriculteurs membres de l’Afsal (Agriculteurs et faune sauvage Alsace) pour rendre ces propositions durables », poursuit Caroline Habold. Trois mélanges sont suggérés : maïs et haricot, soja-féverole et blé-soja. Les deux premières suggestions n’ont pas été retenues car incompatibles. « En revanche des agriculteurs sèment déjà du soja dans le blé et récoltent les deux graines en même temps, à Ernolsheim par exemple. »
Le grand hamster a perdu 21 % de sa masse corporelle en moins d’un siècle
Au-delà de ces expérimentations, les chercheurs sont convaincus que la pérennité du grand hamster, espèce parapluie pour un cortège d’autres animaux, reposera surtout sur les mesures agro-environnementales et climatiques et le retour d’une plus grande diversité de cultures dans le paysage. Mais c’est un élan contraire aux pratiques consacrées par le remembrement.
Une plus grande diversité dans l’assiette du grand hamster devrait permettre, non seulement de ragaillardir sa reproduction, mais aussi d’inverser sa courbe de croissance. « Depuis 1937, nous disposons des données de masse corporelle provenant de 1 500 grands hamsters implantés à Blaesheim et Geispolsheim. Or nous constatons qu’en près d’un siècle, il a perdu 21 % de sa masse corporelle. » Les grands hamsters rapetissent. « Nous privilégions deux hypothèses : soit parce qu’ils meurent plus jeunes, soit parce qu’ils maigrissent en raison des carences décelées. » Espérons qu’un jour, on n’ait pas à les appeler petits hamsters d’Alsace.
Jean-François OTT
D.N.A. du mercredi 4 février 2026